Blogue Pierre Houde | Le but du siècle !

On la qualifie encore de «Série du siècle», cette série de rencontres qui opposait, pour la première fois de l’histoire dans un format de huit matchs, les meilleurs hockeyeurs de l’URSS à ceux du Canada évoluant dans la Ligue nationale, en septembre 1972. Ce qualificatif n’est pas trop fort, croyez-moi. Mais dans le même souffle, il n’est pas farfelu de prétendre que le but gagnant de Paul Henderson, marqué vers la toute fin du dernier match, aura probablement été pour toute une génération, dont la mienne, le but du siècle!

 

Pierre Houde | RDS

Collaboration spéciale

 

Je faisais assurément partie de ceux qui étaient exaltés devant la perspective de cet affrontement entre les deux grandes nations qui dominaient l’univers du hockey à cette époque, même si je n’avais que 15 ans. Il faut dire que cet engouement n’était pas relié qu’au hockey, mais aussi à une très grande ouverture sur le monde. Cinq ans plus tôt, l’Exposition universelle de Montréal (Expo 67) nous avait littéralement permis de découvrir les trésors de tous les pays du globe, leurs cultures, leurs richesses ainsi que leurs valeurs, et les célébrations du centenaire de la confédération canadienne, la même année, ajoutaient à ce sentiment d’ouverture qui a toujours caractérisé le Canada. L’émerveillement développé lors de notre enfance continuait ainsi à se développer à l’adolescence. Il y avait aussi à l’horizon les Jeux olympiques d’été de 1976 à Montréal. Même s’ils n’auraient lieu que quatre ans plus tard, la tenue des Jeux nous donnait cette impression d’être au centre de l’univers, d’être au cœur de notre planète et d’en être un acteur important. Imaginez, en moins de 10 ans, le monde entier se sera donné rendez-vous à Montréal à deux reprises !

Ce contexte d’ouverture, entremêlé à une grande fierté nationale, est extrêmement important à retenir, alors que les joueurs de l’URSS s’apprêtent à débarquer à Montréal pour le premier match de la série, le 2 septembre 1972. On veut bien croire alors que la vraie suprématie du hockey est au Canada, on veut bien prendre les Soviétiques au sérieux quand ils affirment « qu’ils sont venus pour apprendre », on veut bien croire en un déséquilibre des forces apparent en découvrant les équipements modestes (pour ne pas dire vétustes) des visiteurs, mais... il y a ce petit doute ! Un petit doute bien nourri par les premières retransmissions télévisées des Jeux olympiques d’hiver de 1964 et 1968, par les reportages de plus en plus nombreux provenant des pays de l’Est, par les nombreuses visites au pavillon soviétique à Expo 67. L’URSS ne pouvait pas avoir accepté ce défi simplement pour apprendre. On l’a vite compris pendant le déroulement du premier match, dominé par les Soviétiques ! En allant au lit, j’étais incrédule, comme des millions de Canadiens. On savait tous qu’il ne s’agissait pas que d’un accident de parcours !

 

28 septembre 1972, en après-midi

Je vous fais grâce du récit détaillé de la série, que vous pouvez trouver facilement un peu partout. J’ai préféré m’en tenir au contexte raconté précédemment pour expliquer, en partie, la véritable folie collective qui s’est emparée de tout le pays, cet après-midi du 28 septembre 1972. L’incroyable tournure du tournoi, qui a mené à cette grande conclusion, à Moscou, nous a placés dans un contexte d’engouement inégalé jusque-là. Les nôtres avaient démontré leur immense courage, leur très grande fierté, leur implacable refus de perdre et on a voulu pousser avec eux, jusqu’au bout. Mais au fil de la série, on a aussi appris à connaître le prolifique Vladimir Kharlamov, le grand leader Alexeï Yakushev, le superbe défenseur Valeri Vassiliev et ce formidable gardien, Vladislav Tretiak ! On a appris à les connaître et à les admirer, même s’ils étaient nos ennemis sportifs ! Je reviens donc à ce concept d’ouverture. Le match numéro huit n’était plus qu’un simple affrontement entre les « bons » et les « méchants ». On en était bien au-delà. C’était la grande rencontre au sommet, un sommet auquel appartenait légitimement les deux nations de hockey. Mais à court terme, il n’y aurait de place que pour l’une d’entre elles. Je dis bien à court terme, car nous savions déjà que le hockey allait être marqué et influencé à jamais par cette série.

Mon prof de chimie, Martin Girard, amateur de sports lui aussi, ainsi que la direction du Collège St-Sacrement avaient bien compris qu’il n’y avait aucun moyen de tenir un horaire pédagogique régulier cet après-midi de septembre. On a donc déployé, dans le plus de classes possibles, tout ce qu’il y avait de téléviseurs sur des tables amovibles. Puis, le match s’est mis en branle. Notre prof n’avait jamais eu un tel niveau d’attention dans sa classe de chimie. Tous les yeux pointaient vers le vieux téléviseur en noir et blanc !

 

Le but du XXe siècle

Avec une égalité de 5-5 qui, ultimement, aurait pu donner le titre de la série à l’URSS, Paul Henderson a sauté sur une rondelle libérée par Tretiak et avec 36 secondes à faire, il a marqué... le but du siècle ! D’un bout à l’autre du pays, l’euphorie s’est installée en une fraction de seconde. Plusieurs croient encore aujourd’hui que le Canada n’a jamais été aussi uni qu’à ce moment précis de son histoire. Je le crois aussi ! Hurlements, klaxons, célébrations, ce fut un véritable raz-de-marée entre les deux océans.

Le but du siècle, vraiment ? J’y crois fermement, sur la base du hockey en général. Les hockeyeurs canadiens y ont vécu un moment de gloire jusque-là inédit, le pays boudant les grandes rencontres internationales, interdisant l’accès aux professionnels. Cela a donné à la fois un immense tonus à notre sport national, mais aussi une bonne dose d’humilité nécessaire à l’essor moderne de ce si beau sport chez nous.

À plus long terme, plusieurs leaders en hockey en sont venus qu’à s’inspirer des grands principes du hockey d’Anatoly Tarasov et les ont utilisés pour améliorer les bases d’enseignement et de développement ici. Ils ne se sont pas contentés de la victoire du Canada, inscrite à l’arraché !

Sur le plan humain, le but du siècle a aidé bien des causes. Celle de l’unité nationale, indéniablement. Mais par ricochet, celle de l’assouplissement envers les nations ennemies. Cette victoire, si durement acquise, a aussi humanisé un tant soit peu la guerre froide. Le rideau de fer avait maintenant un visage, celui de Kharlamov, Yakushev, Vassiliev et de Tretiak, qui ne voulaient que vivre, eux aussi, l’euphorie de la victoire sportive contre les « autres » meilleurs au monde !

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